Au Forum d'exposition de Bonlieu, scène nationale culturelle - Annecy (74)

Du 2 au 25 septembre 2022

Extraits - tous droits réservés

Quelle notion de territoire pour un sans-abris?  Par Marine du Sordet, Photographe

 

Nous avons longtemps vécu à Zurich, ville aseptisée par excellence, où la pauvreté et l’exclusion sont imperceptibles. A notre retour en France et, au travers du regard de mes enfants, j’ai compris leur choc et leur tristesse: la grande artère piétonne de la rue Carnot occupée par des corps aux mains tendues. Puis, il y a eu le confinement et le couvre-feu: d’habitude si animée et fréquentée, la rue était vidée de ses consommateurs, et donc de ceux qui font la manche. Où étaient-elles alors, toutes ces mains puisqu’elles ne pouvaient plus glaner quelques pièces dans les rues ni se confiner dans un appartement? 

 

La vie a depuis repris ses droits: elles sont donc revenues, ces mains tendues. Visibles, présentes et plus nombreuses. La semaine dernière, mes enfants et moi avons assisté près du Centre Commercial Courrier à une bagarre entre deux jeunes femmes qui se disputaient un emplacement stratégique. Les espaces publics , pour les opportunités multiples qu’ils fournissent, sont de véritables « espace de ressources » pour ces hommes et pour ces femmes. Les meilleures places de manche, les meilleurs horaires, la présence de sources de chaleur… autant de critères pour choisir et revendiquer un emplacement. On parle d’un territoire grand comme un bout de carton, deux mètres carrés grâce auxquels ils survivent un jour de plus, en attendant … quoi? Deux mètres carrés pour trembler l’hiver, transpirer l’été, caresser son chien et remplir sa gamelle, avaler un sandwich du Monoprix, observer le flux et le reflux des passants, assister à leurs étreintes, à leurs disputes. Deux mètres carrés à partager aussi quand on est amoureux ou blessé par trop de solitude.  Deux mètres carrés qui délimitent un espace de vie la journée entre eux, assis et qui attendent; et nous, qui courons d’un lieu à un autre ne réalisant parfois même pas qu’on empiète sur leur territoire. Celui qu’ils tentent de faire exister et de préserver. Car quand on n’a plus rien, ce territoire là, ce carton là, c’est vital.

Informations personnelles présentant succinctement mon travail 

Après avoir travaillé en agence de publicité pendant presque 10 ans, j’ai fait de ma passion pour la photographie mon métier et ma première expo sur les violences psychologiques et physiologiques liées à la danse classique de haut niveau a vu le jour dans la foulée. En dehors de ces moments suspendus où j’ai la chance de pouvoir exposer et de me confronter au regard des autres sur des projets personnels et qui me tiennent à coeur, je suis spécialisée dans le portrait: photo sociale (grossesse, famille, nouveau-né, mariage) et photos de mode rythment mes semaines. Les regards, les émotions et le mouvement m’intéressent particulièrement dans ces cas là. 

J’ai depuis toujours été sensibilisée aux conditions de vie des plus fragiles. Il était fondamental pour mon père que ma soeur et moi soyons engagées dans une oeuvre, quelle qu’elle soit, tournée vers les autres. Après avoir partagé de nombreuses soirées en maison de retraites, je me suis engagée pour des maraudes l’hiver et des « tournées rues » auprès des prostituées l’été. J’ai pris conscience qu’on ne pouvait pas aider des gens qui ne souhaitaient pas l’être - ce qui est extrêmement fréquent - , mais cela n’empêche pas de porter un regard sur un état de fait et de voir que nos existences se partagent un même territoire: Détourner son regard n’efface pas la réalité. 

J’ai commencé par parler d’un choc, je finirai de la même façon : comment expliquer à nos enfants qu’un photographe soit mort de froid cet hiver à Paris dans l’indifférence la plus totale? Parce que, finalement, voir quelqu’un allongé sur le sol sans se demander s’il dort ou s’il est mort, fait partie de notre quotidien. Et ce constat est glaçant.